AàC : L’écriture du « Nord du Nord » : construction d’images, confrontation au réel et positionnement dans le champ littéraire

Colloque à l’Université de Lorraine, Nancy (France), 15-17 novembre 2018

organisé par le Centre d’Etudes Germaniques Interculturelles de Lorraine (CEGIL), en collaboration avec le laboratoire Littératures, Imaginaire, Sociétés (LIS), et de la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique de l’Université du Québec à Montréal

(Date limite pour l’envoi de propositions de contribution : 31/03/2018)

Depuis les années 1970, dans le cadre du repositionnement de la géographie dans le domaine des sciences humaines, les recherches portant sur les notions de « nord » et de « nordicité » se sont beaucoup développées, entre autres à partir des travaux de Louis-Edmond Hamelin, spécialiste du Nord canadien. L’idée d’un « Nord » englobant l’ensemble de l’espace circumpolaire, uni par des caractéristiques communes et faisant l’objet de représentations similaires, s’est peu à peu imposée. Chaque région particulière concernée était désormais étudiée en tant que partie intégrante de cet ensemble.

Que faut-il entendre, dans ce contexte, par « Nord du Nord » ? Le terme de « Grand Nord » nous paraît trop vague, étant donné, notamment, qu’il ne désigne pas les mêmes territoires chez tous les auteurs. Le choix de l’expression « Nord du Nord » veut attirer l’attention sur le caractère à la fois relatif et absolu des notions de nord et de nordicité. Pour un Sicilien, Milan est une ville « du Nord », alors que c’est une ville « du Sud » pour un Hambourgeois. En Scandinavie, l’Allemagne a été longtemps vue comme « le grand voisin du sud ». Cependant, à partir d’une certaine latitude, lorsqu’on approche du pôle et qu’on sait qu’il ne sera plus possible d’aller encore plus loin vers le nord, celui-ci devient un absolu, qui se manifeste objectivement par le climat, la végétation ou la durée du jour et de la nuit. Alors que les notions d’est et d’ouest reposent sur une convention géographiquement arbitraire héritée d’une histoire européocentrique, voire, selon Edward W. Said, principalement britannico[franco]centrique (si le méridien 0° était celui d’Irkoutsk et non celui de Greenwich, New York serait en Extrême-Orient, ce qui serait en soi aussi justifié ou injustifié que la situation actuelle), la position des pôles est une donnée de la géographie physique.

Il peut sembler que ce soient toujours d’autres qui vivent au Nord – ou au Sud – et que chaque groupe humain voie spontanément la terre qu’il habite comme le centre du monde. Mais à cette vision de soi s’en oppose une autre, le découpage mental de la planète plus ou moins fortement imposé par des groupes plus larges. Ainsi les Siciliens et les Scandinaves, qui se considèrent comme des Européens, se perçoivent en tant que tels respectivement comme des Méridionaux et des Nordiques (de l’Europe), rarement comme des Nordiques de l’Afrique ou des Méridionaux de la Laponie. Les Scandinaves ont ainsi élaboré des images d’eux-mêmes comme Nordiques. Il n’en reste pas moins qu’aux yeux des habitants de la partie la plus peuplée de la Scandinavie, les régions situées à des latitudes plus élevées constituent des espaces distincts de leur propre espace de vie. Ce sont ces espaces que nous appelons le « Nord du Nord », expression renvoyant donc à une construction mentale subjective et à une réalité objective : elle désigne d’une part ce qui se trouve au nord de ce que, dans les régions appartenant au centre plus ou moins auto-proclamé de l’Europe, on appelle le Nord, d’autre part les territoires au nord desquels il n’y a plus de zones habitées, ou ces zones inhabitées elles-mêmes.

Si l’on entreprend d’aborder le « Nord du Nord » par les textes, les récits de voyage, le média par lequel se sont faits historiquement les premiers contacts avec le monde concerné, semblent s’imposer comme champ de recherches. Ils posent toutefois immédiatement les problèmes qu’on rencontre avec tout document, écrit ou image, dont l’objectif affiché est de rendre compte d’une réalité étrangère aux lecteurs ou spectateurs auxquels il s’adresse : l’auteur, d’une part, découvre des choses inhabituelles à travers sa propre subjectivité, n’en perçoit pas certains aspects, accorde à d’autres une importance qu’ils n’ont peut-être pas, et fait d’inévitables erreurs d’interprétation, d’autre part, comme l’ont montré les théories de la réception, il adapte son compte rendu à son public cible.

Il ne faut par ailleurs pas oublier une évidence : le récit de voyage au sens strict est précédé par un voyage. Or, quand le voyage a pour destination un lieu particulièrement difficile d’accès, il suppose presque obligatoirement l’implication directe ou indirecte de la société qui entoure le voyageur. Cela est évident au 19e siècle et au début du 20e siècle, mais l’est aussi à d’autres époques. Derrière les grandes explorations de terres inconnues, il y a des idéologies, ou plus simplement des modes. Il y a des connaissances scientifiques et des instruments techniques sans lesquels elles seraient impossibles, des financements, qui atteignent le plus souvent des sommes élevées, tout aussi indispensables. Il y a des individus et des groupes sociaux enthousiasmés par l’entreprise et qui lui apportent un fort soutien psychologique. D’où l’intérêt d’un examen des données historiques, politiques, sociales, scientifiques qui entourent les expéditions vers le « Nord du Nord ».

Cependant, si les récits de voyage portent la marque de la mentalité du lieu, de l’époque, de la classe sociale dont sont issus ceux qui les ont faits, il serait erroné de leur dénier pour cette raison toute valeur informative dans le contexte de leur parution, qu’ils contribuent aussi à modifier. L’hypothèse selon laquelle la plupart de ces textes s’inscrivent dans leur temps sans en être un simple produit passif pourrait ouvrir une perspective intéressante pour aborder leur analyse.

L’auteur d’un récit de voyage construit une image des contrées où il se rend. Il est parti avec certaines représentations préconçues. Mais il a aussi été – plus ou moins, selon les cas – confronté à la réalité locale, ce qui peut modifier le regard qu’il portait a priori sur les choses. Les faits ont la réputation d’être têtus. Ils le sont particulièrement dans les pays très froids, où une erreur d’appréciation de la réalité peut coûter la vie. Le processus de découverte semblerait s’opérer sous l’effet de deux vecteurs, à savoir la construction mentale préexistante et la confrontation au réel, dont la résultante serait le récit du voyage. Il conviendrait d’étudier ces deux vecteurs et leur interaction.

Les récits de voyage ne sont toutefois pas seuls à l’origine de l’image du « Nord du Nord » dominante dans telle ou telle société, ils ne jouent peut-être même pas le premier rôle dans la constitution de cette image. La fiction, ou les spéculations de toutes sortes, ne se privent pas de parler de ces contrées, d’y situer les histoires racontées, de les décrire, de les juger. Les terres lointaines sont évoquées parfois à partir d’expériences vécues, ou sur la base d’informations de deuxième ou troisième main, ou tout simplement de représentations collectives répandues.

Il faut évidemment s’intéresser aussi aux productions textuelles du Nord du Nord lui-même. Les régions concernées étant peu peuplées – et pour certaines, dépourvues de population – elles n’ont produit qu’un nombre relativement modeste de textes, écrits ou transmis oralement, qui en outre, jusqu’à une date assez récente, étaient quasiment inconnus en-dehors des lieux où ils étaient nés. Pour ne prendre que deux exemples : si l’on excepte quelques cas isolés, la littérature same ne commence à être publiée qu’au début du 20e siècle, et, pendant longtemps, elle n’est – un peu – lue qu’en Scandinavie ; quant à la littérature inuite, c’est à la fin du 20e siècle seulement qu’elle commence à être diffusée. (Les premières traductions de textes littéraires groenlandais en français ont été publiées à partir de 2015 par les Presses de l’Université du Québec sous la direction de Daniel Chartier.) Ces littératures sont sans doute comme les autres mues par des forces divergentes, faisant de l’espace où elles sont nées le centre du monde et reprenant, ou subissant, ou assumant, ou contestant les représentations de cet espace émanant de l’extérieur. Au moment où la poésie et les récits venus du Nord du Nord deviennent enfin accessibles à un public plus large, on peut avantageusement les inclure dans une analyse des textes qui portent sur cette partie du globe.

Un auteur peut bien sûr créer par l’imagination un pays censé appartenir au « Nord du Nord », loin des stéréotypes, mais aussi de la réalité. Les régions que peu de gens connaissent se prêtent naturellement à l’invention de mondes situés au-delà du réel. Comment les contes, la science-fiction et la littérature fantastique utilisent-ils ces zones inconnues de la terre ?

Entre les auteurs de fiction et les écrivants-voyageurs (tous n’étant pas obligatoirement des « écrivains » au sens traditionnel), il y a dans bien des cas des échanges. Un écrivain qui se propose de faire du « Nord du Nord » le cadre d’un roman lit souvent les récits des explorateurs. Il arrive que le romancier se rende lui-même sur les lieux, voire que la publication de son roman soit précédée ou suivie de celle du récit de son voyage. La comparaison des deux textes peut dans ce cas aider à éclairer les rapports complexes entre réalité, perception de la réalité, règles régissant le champ littéraire et création littéraire.

Le colloque prévu s’inscrit dans la continuité des études portant sur les espaces les plus nordiques qui se sont développées depuis une vingtaine d’années dans le domaine des études littéraires et des sciences humaines. On peut citer, parmi d’autres, le Graduiertenkolleg (centre d’études post-doctorales) Imaginatio borealis de l’université de Kiel, qui publie depuis 2001 la revue Imaginatio borealis – Bilder des Nordens, Arctic Discourses, publié sous la direction d’Anka Ryall, de Johan Schimanski et de Henning Howlid Wærp (Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2010), le numéro Arctic Modernities de Acta Borealia : A Nordic Journal of Circumpolar Societies (33, 2, 2016), le recueil Le lieu du Nord, paru en 2015 aux Presses de l’Université du Québec sous la direction de Stéphanie Bellemare-Page, Daniel Chartier, Alice Duhan et Maria Walecka-Garbalinska et les trois volumes – pour l’essentiel en langue française – sur L’Image du Sápmi [le pays des Sames] (2009-2013) publiés par l’université d’Örebro sous la direction de Kajsa Andersson. Les deux colloques organisés par le laboratoire LIS de l’Université de Lorraine, « Winter is coming » (2016) et « Voyages illustrés aux pays froids » (2017) ont également abordé le sujet.” Ces travaux ont permis de dégager les éléments entrant le plus fréquemment dans la constitution de la notion de nordicité, la manière dont des données factuelles sont modelées et assemblées par l’imaginaire pour aboutir à des schémas de représentation largement acceptés et repris pendant un temps relativement long.

Comme il a été indiqué précédemment, le colloque sur l’écriture du « Nord du Nord » se propose pour sa part de replacer les œuvres concernées  dans le contexte historico-social d’une part, littéraire d’autre part, de leur élaboration et de leur rédaction. Si l’endroit exploré, ou montré, est le « Nord du Nord », l’origine géographique des écrivants est variée. Nombre d’entre eux viennent de l’espace anglophone. Dans le cadre du colloque prévu, nous souhaitons mettre l’accent sur des textes en français, en allemand et en langues scandinaves.

Les communications auront une durée de 25 à 30 minutes. Les langues de travail seront l’allemand, l’anglais et le français. Les propositions de communications (250 à 500 mots), accompagnées d’une brève présentation de l’auteur, sont à envoyer avant le 31/03/2018 à :

Prof. Dr. Annie Bourguignon (Université de Lorraine / Nancy): annie.bourguignon [at] univ-lorraine.fr

Prof. Dr. Daniel Chartier (Université du Québec à Montréal): daniel.chartier [at] uqam.ca

Dr. Konrad Harrer (Université de Lorraine / Nancy): konrad.harrer [at] univ-lorraine.fr

Une publication des contributions est prévue. Les organisateurs prennent en charge la réservation et le financement de l’hébergement des intervenants. Les frais de voyage et les frais d’inscription (40 €) sont à la charge des participants.

Comité scientifique :

Kajsa Andersson, Université d’Örebro

Bergur D. Hansen, Université des Féroé

Birna Biarnadóttir, Université d’Islande

Annie Bourguignon, Université de Lorraine

Sylvain Briens, Université de Paris-Sorbonne

Daniel Chartier, Université du Québec à Montréal

Alain Guyot, Université de Lorraine

Konrad Harrer, Université de Lorraine

Karin Hoff, Université de Göttingen

Malan Marnersdottir, Université des Féroé

Thomas Mohnike, Université de Strasbourg

Henning Howlid Wærp, Université de Tromsø

Comité d’organisation :

Annie Bourguignon, Université de Lorraine / Daniel Chartier, Université du Québec à Montréal / Alain Guyot, Université de Lorraine / Konrad Harrer, Université de Lorraine / Cécile Chamayou-Kuhn, Université de Lorraine / Myriam Renaudot, Université de Lorraine

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